Le verger des âmes mortes

Marie, orpheline brionnaise, élevée par son grand-père, est intriguée : la veille, il lui a dit de ne jamais prononcer les mots suivants : « armoise », « rue » et « château ».

Le lendemain matin, dès mon verre de lait avalé, Grand-Père m’a conduite vers les jardins du couvent. J’avais peur parce que c’est un endroit mystérieux qu’il m’a toujours interdit d’approcher.

La Laine – une vieille du village qui nous sert de domestique – m’a raconté que les moniales, pour ne pas avoir à s’encombrer avec les enfants abandonnés qu’on leur confie, les laissent des jours et des nuits durant, sans manger et sans boire, dans la forêt de Boisglacé. Quand le châtelain leur a fait remarquer que c’était inhumain, elles lui ont répondu : « Si notre Seigneur a pu jeûner quarante jours dans le désert, des enfants trouvés peuvent bien en faire autant. » Je n’ai pas osé demander à Grand-père si ce qu’avait dit la Laine était vrai.

[...]

Si les tisanes des nones avaient été efficaces,
tu ne serais pas là aujourd’hui ; ta mère aurait avorté, tu serais de l’engrais au pied des légumes qu’elles vendent à prix d’or aux bourgeoises de Paray-le-Monial, Digoin, Roanne et Marcigny ou plus poétiquement, comme elles disent aux vêpres, une âme morte au verger des âmes mortes.

C’était un peu compliqué pour moi. Je me rendais compte que je n’étais pas née dans une rose, que j’avais même failli ne pas naître. Je commençais à avoir mal au ventre. J’étais blême.

Grand-Père l’a compris, nous sommes redescendus. A l’épicerie, il a acheté un plein sac de zan. J’ai dit :
Merci pour les zan, mon poupon est très content ; je sais maintenant pourquoi je ne
dois jamais dire « rue et armoise », mais pourquoi je ne dois jamais dire « château » ?