Une enfance brionnaise

C’était au sortir de ma petite enfance. Mais comme toutes celles et tous ceux qui se sentent marqués par une destinée peu ordinaire, j’étais en avance pour mon âge.

Dans la cour de la ferme, j’étais toute seule, comme bien souvent. J’ai entendu le son d’un bâton d’argolay qui tapait en cadence sur la route de la Cray. Mon grand-père rentrait du marché de Saint-Christophe-en-Brionnais.

Est-ce qu’il avait mal vendu ses charolaises ? Est-ce qu’il avait des difficultés à digérer un
pot-au-feu trop copieux ? Est-ce qu’il avait un peu trop « mouillé la meule » avec un santenay de derrière les fagots ? A la réflexion, je crois plutôt qu’on avait dû lui faire des remarques blessantes. Ou alors, à proximité du mur d’argent, là où les maquignons déposent
leurs portefeuilles bourrés de billets de banque pendant que se négocient les transactions,
il avait surpris des échanges de propos qui l’avaient bouleversé ou irrité. Peut-être
même que sur le foirail, dans le brouhaha, un homme s’était adressé directement à lui.
[...]
Comme disent les vieilles dans les hameaux du sud de la province, « je suis sortie le dimanche après la messe ».
Grand- Père s’est éclairci la voix.
- Marie, ma petite-fille, souviens-toi bien. Il y a au moins trois mots que dans ta vie, jamais, au grand jamais il ne faudra que tu prononces.
Ces trois mots sont : armoise, rue, château.
Alors, étonnée et candide, j’ai demandé :
- Mais pourquoi Grand-Père, je ne dois jamais dire armoise, rue, château ?